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Appel aux chefs d'Etat


Sa Majesté la reine des Pays-bas, Sa Majesté le Roi des Belges, Son Altesse Royale le Grand-Duc du Luxembourg, Monsieur le Président de la République allemande, Monsieur le Président de la République française, Monsieur le Président de la République italienne.

Le 11 septembre 2001 a tonné l'aube du XXIème siècle, annonçant une nouvelle donne dans l'histoire du monde.

Un élan universel spontané s'est aussitôt tourné vers le peuple américain pour lui témoigner la part que les peuples démocratiques prenaient à son drame.

Le président Bush a immédiatement déclaré la guerre au terrorisme international. Tous nous nous sommes affirmés solidaires. L'ONU a entériné l'invasion de l'Afghanistan qui hébergeait Ben Laden, animateur du terrorisme d'Al-Kaïda, et la coalition a détruit le régime des taliban, chargeant de facto les USA de le remplacer par la démocratie. Mais Ben-Laden court toujours.

Dans sa croisade du Bien contre le Mal, le Président Bush a décrété que l'axe du mal passait par "des Etats voyous" : l'Irak, l'Iran et la Corée du Nord entre autres, sans autre justification non seulement que leurs régimes n'étaient pas conformes à la conception qu'il se faisait de la démocratie mais représentaient en outre une menace directe contre les USA et contre la paix du monde, ce dont il s'est efforcé de convaincre son peuple mais sans pour autant convaincre le reste du monde. Le Conseil de sécurité n'a jamais interdit une dissuasion préventive par concentration militaire et stratégique (ce qui a empêché la guerre froide de devenir chaude), mais toute agression unilatérale. Faisant fi de l'aval de l'ONU, Washington est passé outre. D'autorité, les USA ont interrompu la mission des inspecteurs de l'ONU alors qu'elle était en passe de bonne fin. C'est que cette mission, la destruction des armes de destruction massive de l'Irak s'est avérée n'être pour l'Administration américaine qu'un prétexte. Avec l'appui du chef de gouvernement (mais non du peuple) britannique, il a donc attaqué l'Irak, avec pour but de guerre le renversement de Saddam Hussein, ce qu'une majorité de ce peuple paraissait effectivement souhaiter, et l'instauration dans ce pays d'une libération démocratique, ce qui est moins sûr, le peuple irakien, comme beaucoup d'autres de par le monde d'ailleurs, ayant peut-être de l'organisation de la société une autre approche (voir l'échec de la nouvelle "démocratie" afghane). Or l'explosion légitime de patriotisme aux USA à la suite de l'attentat semble avoir été prise en otage par cette Administration (dont ce serait la mission naturelle de resituer la nation dans la réalité) pour proclamer sa vocation messianique et celle du peuple américain tout entier à s'ériger, quitte à supplicier les corps pour sauver les âmes, en juge et partie du destin du monde, désormais dogme mystique d'intégrisme religieux, moral et politique qui veut exalter tout un peuple au nom de ce divin qui de tout temps a sacralisé les uns et satanisé les autres selon qu'il se dénomme Dieu, Gott ou Allah.

La tragique réalité, c'est que de jeunes hommes sont morts dans la conviction, partagée par une bonne partie du peuple américain, d'avoir défendu leur patrie et le monde alors que c'est leur patrie qui en a agressé une autre par "guerre préventive". Tel a été le prétexte de la plupart des guerres. C'est à l'aberration de cette vision que l'Amérique doit d'être la mal-aimée des autres nations alors que son peuple courageux et généreux veut les aimer. Et c'est à cette aberration que la guerre contre l'Irak doit la résistance inattendue aux USA de tout un peuple contre ce qu'il perçoit en ceux qui ont voulu le "libérer malgré lui" une invasion, provoquant un soulèvement de patriotisme en dépit d'un régime honni, aujourd'hui liquidé précisément par cette agression qui a fait couler de part et d'autre un sang innocent et accumuler les ruines, dont certaines irréparables. Pour se débarrasser d'un frelon félon, on massacre toute la ruche. Quitte à laisser autrui la reconstruire. En créant l'ONU, l'humanité a voulu que l'avenir ne soit plus le passé.

Certes la vertu devrait toujours aller de pair avec l'intelligence. mais à l'insolence de la vertu il est permis de préférer celle de l'intelligence : elle est beaucoup moins dévastatrice. En effet, au nom du "devoir d'ingérence", en l'occurence avatar euphémiste de "droit d'ingérence", c'est dorénavant autoriser toute agression préventive de tout Etat contre tout autre pour servir ses intérêts stratégiques immédiats fort du précédent de l'unique superpuissance économique, technologique et militaire actuelle. A terme, cependant, cet unilatéralisme ne peut avoir pour seul effet que d'attiser une haine toujours plus flagrante, si désolante soit-elle, envers les USA, et par assimilation envers tout l'Occident, opulent et méprisant, par des masses musulmanes, pauvres et humiliées, qui inévitablement y verront, manipulées par un obscurentisme fanatique, une croisade de la Chrétienté contre l'Islam. On ne saurait s'y mieux prendre pour déclencher un choc de civilisations, dans lequel l'Amérique serait en danger si elle ne peut compter sur son seul allié possible : une Europe non pas vassale mais égale. Sinon, il n'y a pas de civilisation atlantique à défendre.

Qu'en est-il de l'Europe dans cette nouvelle donne ? Nonobstant les déclarations lénifiantes de part et d'autre, elle est divisée, voire déchirée.

Huit hauts responsables politiques, espagnols, britanniques, portugais, danois et italiens de l'Europe des Quinze et trois des pays candidats, à savoir polonais, tchèques et hongrois, bientôt suivis par d'autres de l'Europe de l'Est, ont fait profession d'allégeance inconditionnelle à la guerre de Washington contre l'Irak. Gratitude oblige. Quiconque a, il y a plus d'un demi-siècle, plongé dans les yeux dans les yeux éteints de ces milliers de jeunes américains tombés sur le sol d'Europe dans notre combat commun ne pourra de sa vie l'oublier. Par contre c'est oublier un peu vite les faits.

C'est oublier un peu vite qu'au cours de la première guerre mondiale, les USA ne sont entrés dans le conflit qu'après le torpillage par les allemands en 1917 du paquebot britannique Lusitania où beaucoup d'Américains périrent. C'est oublier qu'au lendemain de cette guerre, le congrès américain, refusant d'être lié dans l'avenir, rejetta la SDN. C'est oublier que dès 1939 la France et l'Angleterre ont déclaré seules, même mollement, la guerre à l'Allemagne nazie pour libérer la Pologne envahie, mais, faute de modernisation militaire, ont pitoyablement échoué. Que c'est le seul héroïsme de Churchill et du peuple anglais qui a stoppé l'avance nazie et qu'il a fallu Pearl Harbor en décembre 1941 pour que les USA déclarent la guerre à Berlin, Rome et Tokyo, là où les intérêts américains étaient particulièrement sensibles. C'est aussi oublier Stalingrad, et les millions de morts de l'URSS pour libérer l'Europe de l'Est, même si ensuite Staline l'a asservie.

En portant les USA aux nues pour avoir assuré à l'Europe un demi-siècle de paix, c'est faire un amalgame historique primaire : c'est l'Europe des Six qui autour de la réconciliation franco-allemande a garanti ce demi-siècle de paix intérieure. Par contre, faute d'une armée et d'un pouvoir politique européens (les meurtrissures qui venaient d'ensanglanter l'Europe n'étaient pas encore cicatrisées), c'est effectivement l'OTAN, en fait Washington, qui a protégé et l'Europe et les USA contre la menace extérieure soviétique. car faute de dignité politique européenne, c'est au pilier américain pratiquement seul qu'a été dévolu le poids d'assumer cette protection.

Or au mépris des engagements prévoyant une politique extérieure européenne commune la lettre des Huit est sinon une trahison envers l'Europe du moins une inconséquence. C'est ce qui a permis dès lors au Secrétaire d'Etat américain à la défense (notons défense, non agression) Donald Rumsfeld de "casser" l'Europe en stigmatisant la vieille Europe (le couple France-Allemagne, auquel il convient d'adjoindre la Belgique), l'opposant à la nouvelle Europe, les signataires de la lettre et les pays de l'Europe de l'Est. Delenda est Carthago !

L'Union européenne compte aujourd'hui quinze membres. Dix autres piaffent pour y entrer. Or les Etats de l'Est n'ont jamais vu en Europe, et ce à juste titre, qu'un vaste marché, non une communauté de valeurs. et toujours pragmatiques, ils n'ont vu, depuis l'effondrement de l'Union soviétique, que l'OTAN, c'est à dire les USA, qui ont bien vendu leur produit, pour assurer leur sécurité. (Contre qui ?). C'est pourquoi une Convention décidée à Laeken en décembre 2001 et présidée par l'ancien Président de la République française Giscard d'Estaing doit présenter incessamment au Conseil européen des propositions permettant une gouvernance à vingt-cinq.

C'est ici qu'il convient de rappeler que l'Europe économique fonctionne essentiellement sur un triangle institutionnel : un législatif bicaméral (le Parlement de députés élus au suffrage universel direct plus ou moins au prorata des populations et une espèce de sénat non élu, le Conseil des ministres nationaux, représentant les Etats, à chacun desquels sont attribuées des voix dites qualifiées, c'est à dire pondérées) et un exécutif (la Commission, ayant seule l'initiative des lois économiques et, après adoption par le législatif, les appliquant).

Pour aborder l'Europe politique, le Président français Giscard d'Estaing a fait créer en 1974, avec l'appui du Chancelier allemand Helmut Schmidt, le Conseil européen (chefs d'Etats ou de gouvernement).

Après avoir ronronné pendant dix ans, ce moteur a vraiment démarré avec le triumvirat Delors-Kohl-Mitterrand pour aboutir à l'apothéose de Maastricht (dont l'essentiel fut la monnaie unique). le moment était venu de rendre l'Europe au Peuple. mais le moteur est devenu frein : grisé par sa montée en puissance, le Conseil européen Sainte Alliance des Etats contre les peuples encore en quête de son Metternich, a fait (ou n'a pas fait) Amsterdam puis Nice.

Schématiquement, l'économique fonctionne sur le triangle, qui ne constitue que la base d'une pyramide dont le sommet, le Conseil européen, tout-puissant (ou impuissant, car chacun y conserve son droit de veto), régit (ou ne régit pas) l'essentiel : le politique. Or la Convention a pour mandat de perfectionner la pyramide, non d'innover.

Sur la base de cette analyse, le Parti fédéraliste avait conçu (en date du 11/09/2001 !) un noyau dur fédéral, destiné à devenir, dans une Europe-espace économique, une Europe-puissance politique (conception duale de l'ancien Président Giscard d'Estaing en 1995 en réponse aux Allemands Lammers et Schauble, qui avaient introduit en 1994 la notion de noyau-dur), à la gouvernance démocratique issue du peuple : un président fédéral exécutif, une assemblée fédérale des peuples (au prorata des populations) et un sénat fédéral des Etats (chacun n'y ayant qu'une voix de façon à mettre les petits pays à égalité avec les grands), tous trois élus, les décisions étant prises à la majorité simple ou des deux tiers selon les cas. Le tout doté d'une diplomatie et d'une armée communes crédibles et étant étudié pour se fondre harmonieusement dans les institutions de l'Union, laquelle est et restera étatique et confédérale, maints Etats n'ayant pas disposés à y renoncer à leur droit de veto. A preuve, le tollé de Londres à la seule mention du mot fédéral (alors que tous les grands Etats modernes plurinationaux sont fédéraux) dans la rédaction provisoire des seize premiers articles du projet de Constitution. Et c'est le Conseil européen qui décidera. C'est sans doute ce qu'à voulu dire le Vice-Président de la Convention, Jean-Luc Dehaene, ancien premier ministre belge : "On ne va pas faire le noyau dur ici !". le Parti fédéraliste avait donc adressé ces suggestions dès février 2002 au président de la convention. A ce jour aucun accusé de réception n'y a répondu.

La fracture entre Etats vassaux des USA, dont des millions de citoyens désabusés publiquement (y compris aux USA) leurs gouvernements, et la vieille Europe libre (amitié, oui ; vassalité, non) impose impérativement que, reprenant le flambeau, cette dernière dise enfin oui à l'Allemagne (qui attend depuis neuf ans, en passant entre-temps par le Président, le Chancelier et le Ministre des affaires étrangères allemands) pour reconstituer une Europe des Six ouverte aux autres et honorer le message fédéral lancé il y a dix lustres. Car rien ne peut empêcher des peuples politiquement souverains de se fédérer pour défendre leurs valeurs communes.

Or les bruits de botte de Washington occultent un autre enjeu : la vieille Europe, défendant le modèle social européen (dont le jeune peuple américain aurait peut-être bien besoin), heurte l'idéologie anglo-saxonne néolibérale mondialiste brutale, qui confond libéralisme et liberté, et où tout individu se doit d'être rentable (et le pétrole de l'Irak un atout) ou disparaître. Washington le proclame : la nouvelle Rome doit régir le monde, et ne peut dès lors souffrir nulle contestation de ses valeurs. La vieille Europe les partage. mais, depuis un demi-siècle, et ce tant bien que mal, car l'homme n'est que l'homme, sous des dénominations plus nuancées, notamment en remplaçant individualisme par solidarité, arrogance de la certitude par humilité du doute, pensée unique par pensée critique, culture de guerre par culture de paix et Dieu bénisse l'Amérique par Dieu bénisse l'humanité.

A cette nouvelle donne il n'est qu'une réponse : fédérer la vieille Europe.

Sur la population de l'Europe des Suinze (375 millions), le couple France-Allemagne fait 38%, avec le Benelux 45%, avec l'Italie 60%, soit la moitié de l'Europe des Vingt-cinq. Si l'on ajoute l'Espagne, c'est 70% et près de 60% respectivement. On se souviendra que les peuples demeurent alors que les hommes passent.

C'est pourquoi le Parti fédéraliste vous adresse instamment cet appel, à vous-mêmes et à vos peuples respectifs.

Mais peut-être nos valeurs de démocratie pluraliste, solidariste et pacifiste (ce mot désigne fondamentalement l'aspiration à la paix, non la lâcheté qui refuse toute guerre) n'en valent-elles plus la peine et doit-on se résigner à n'être à tout jamais qu'une vieille Europe-impuissance.

Signent à titre personnel, avec le soutien de nombreux membres du Comité fédéral du Parti fédéraliste


Laurent Watrin
Secrétaire général du PF
Philippe Sanmartin
Porte-parole du PF
Edmond Carlier
Rapporteur du PF pour questions européennes



Besançon, 27 avril 2003

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